L’UE est de facto un Etat fédéral depuis le/grâce au covidisme (2)
Mais quid de la viabilité culturelle ?
Sous l’écume politique des jours : la question culturelle
L’Etat transnational européen existe donc : c’est un fait – dont on peut s’indigner, en arguant du fait que les circonstances de son érection ne sont en rien conformes à l’idéologie (démocratique et légaliste) propagée par les élites de cet Etat. Remarquons néanmoins que la même remarque serait probablement applicable à une grande partie des Etats créés au cours de l’Histoire humaine – y compris à certains qui ont, finalement, duré.
L’Etat européen postmoderne est-il destiné à durer ? C’est là une question d’ordre, non pas politico-juridique, mais politico-culturel.
De ce point de vue, commençons par balayer d’un revers (pour le coup, souverain !) de la main l’objection aujourd’hui la plus fréquemment formulée à l’encontre de l’hypothèse d’une possible réussite/longévité du projet bruxellois – à savoir la résistance qu’opposeraient, en la matière, les « identités nationales » des divers peuples de l’Europe.
En France, par exemple, cette résistance est électoralement mesurable aux scores des micro-partis souverainistes, dont le discours est en effet assez adéquat à un tel sentiment identitaire : entre 1% et 3% du corps électoral en tout. Dans les milieux souverainistes, face à ce constat, il est d’usage de se couvrir la tête de cendres, et d’évoquer les sombres machinations de pouvoirs occultes qui – à l’heure d’Internet ! – priveraient le virginal citoyen démocratique de tout accès à la sainte vérité de l’autonomie nationale.
Rien de plus faux : le souverainisme est électoralement faible parce que la société française est une société post- nationale – et non le contraire.
Voyons à présent pourquoi et comment.
Un en-soi déserté par le pour-soi : les spécificités nationales
Le discours eurosceptique évoque souvent l’incapacité du monstre froid de Bruxelles à opérer une synthèse entre des « caractères nationaux » trop disparates pour réussir à se fondre spontanément dans une véritable unité. En oubliant bien volontiers, au passage, que les mêmes prédictions auraient pu être émises (et l’ont d’ailleurs parfois été) quant à l’incapacité du monstre froid de la bureaucratie parisienne à faire accoucher la mosaïque culturelle hexagonale d’une véritable unité nationale. Et, par bien des aspects, nos souverainistes sont, en effet, les régionalistes du XXIe siècle.
Sur une base statistique, on peut, certes, dégager un profil spécifique de la population française (notamment souchienne) au sein de l’ensemble européen.
Le pays est par exemple, notoirement, grand consommateur de fonction publique – et fait preuve d’une tolérance exceptionnelle en Europe continentale vis-à-vis d’une pression fiscale particulièrement élevée, destinée notamment à payer cette pléthore de fonctionnaires. Sur le continent, la France, de ce point de vue, fait figure d’Etat scandinave greffé sur une population de culture latine. C’est là une habitude historique, enracinée dans le caractère particulièrement centralisateur de l’Etat français – lui-même motivé par le caractère particulièrement artificiel de la nation française : il est bien évident qu’une telle mosaïque ethnique ne pouvait résister à l’épreuve de la modernité démocratique qu’en créant un système particulièrement lourd d’encadrement des masses périphériques.
A cette spécificité socio-culturelle – à l’origine d’une grande partie des frictions entre bureaucraties parisienne et bruxelloise – correspond certes une idéologie, ou plus exactement plusieurs : celle (assez massive, mais tout de même franchement minoritaire dans le corps social actuel) des néo-communistes (pour la plupart réunis aujourd’hui au sein de LFI) ; mais aussi celle des rarissimes néo-nazis français revendiqués, eux aussi favorables à un Etat fort et interventionniste. Aucune synthèse politique n’est, bien entendu, envisageable entre ces deux groupes. Et quand bien même elle le serait, cette synthèse serait démocratiquement impuissante à contrebalancer l’acquiescement d’une majorité sociale claire dans l’Hexagone à ce qu’il est convenu d’appeler « le néo-libéralisme » – c’est-à-dire, pour l’essentiel : l’alignement progressif des standards de dépense publique français sur une moyenne continentale1.
La même démonstration pourrait être répétée dans bien des domaines. La conclusion sera, à chaque fois, que les spécificités socio-culturelles réelles (objectives : en soi) de ceux des citoyens de l’Eurosoïouz qui parlent français n’ont pas de correspondant idéologique (subjectif : pour soi) susceptible de se constituer en paradigme productif, et donc de d’animer un mouvement de sécession à caractère national (au sens de : ethnolinguistique).
Ce grand corps sans vie : le nationalisme
Il ne faut donc pas s’étonner de voir les micro-partis souverainistes, au moment où il faudrait donner un corps idéologique à leur refus institutionnel du putsch bruxellois, se réfugier dans la rhétorique (patriotarde) du sentiment ethnolinguistique.
L’ennui, c’est que, depuis assez longtemps déjà (plus ou moins un siècle), cette rhétorique tourne à vide.
Historiquement, le sentiment national des pays européens s’est développé en tant que subjectivité spécifique du processus objectif de l’essor des bourgeoisies européennes.
En France, après avoir – pratiquement de l’affermissement du pouvoir des Capétiens à 1793 – fait de la monarchie centralisatrice son alliée dans son combat contre les aristocraties militaro-rurales, cette bourgeoisie s’est – lors de l’épisode révolutionnaire de 1789-1871 – retournée contre ladite monarchie, pour donner à l’Etat la forme parlementaire (d’inspiration britannique) qui correspondait le mieux à ses appétits industriels et colonialistes.
Il est donc bien évident qu’en Europe, l’époque postcoloniale et post-industrielle doit aussi être une époque post-bourgeoise – et donc post-nationale.
Le postlude rouge-brun, dont j’explique, depuis deux ans, qu’il est la seule postérité possible du paradigme occidental en fin de course, mobilise/ressuscite deux idéologies du XXe siècle (le communisme et le nazisme) qui – et pour cause ! – ont toujours répudié l’héritage des nationalismes chauvins. De même que la rétro-colonisation de l’Europe en cours (« Grand remplacement ») affecte au même titre la France postcoloniale et une Allemagne dont les maigres possessions coloniales avaient été liquidées dès 1918, le sentiment réactif des milieux identitaires français (politiquement mal structurés) ne se distingue pas qualitativement de l’idéologie implicite des sympathisants de l’AfD allemande. De même que leurs ennemis idéologiques (politiquement représentés par la Macronie en France, et les partis de la Grosse Koalition en Allemagne) constituent idéologiquement un front unique – encore plus conscient d’ailleurs (et pour cause) de son unité : arbitrant le duel mimétique de Bardella et de Mélenchon, Renew Europe, en France, s’appelle désormais Ensemble.
Paradoxalement, l’effondrement institutionnel de l’UE (s’il venait à se produire) serait d’ailleurs la meilleure occasion, pour ces divers alter-européistes, de prendre une conscience nette de leur unité.


